Dégustation · Accords · Thé
Cigare et thé : les accords, du thé à la menthe au pu-erh
Par la maison CIGARA, publié le

Le cigare a ses accords consacrés, cognac, rhum, whisky tourbé, et le Maroc a depuis toujours la réponse qui leur manque : un plateau, une théière, trois verres. Le thé n’est pas un pis-aller pour qui ne boit pas d’alcool ; c’est, pour beaucoup d’amateurs, le meilleur partenaire du cigare, celui qui accompagne sans dominer et que l’on peut boire du premier tiers au dernier sans que la main tremble. Ce guide propose deux voyages : le thé marocain d’abord, celui de la théière du salon, puis les grands thés de Chine, pu-erh et oolongs, que le cigare révèle mieux que n’importe quel autre moment de la journée.
Pourquoi le thé et le cigare s’entendent
Trois raisons, et elles sont physiques avant d’être poétiques. Les tanins du thé, comme ceux du vin, nettoient le palais : une gorgée entre deux bouffées remet les papilles à zéro, et la bouffée suivante se goûte comme la première. La chaleur du thé prolonge celle de la fumée au lieu de la couper, là où un verre glacé referme la bouche et efface la rétro-olfaction. Et le thé n’a pas d’alcool : pas de brûlure qui écrase les arômes délicats, pas de fatigue sur un cigare d’une heure, pas de compromis sur le retour en voiture.
Pour accorder, deux logiques seulement, comme en cuisine. L’écho marie des registres voisins : un thé terreux avec un havane terreux, un thé torréfié avec un maduro. Le contraste oppose un thé frais et floral à un cigare rond pour l’alléger. La règle qui prime les deux : le corps sur le corps. Un thé léger disparaît derrière un cigare corsé, un thé puissant écrase un module doux ; notre lexique détaille ce que corps et puissance veulent dire pour un cigare, et le même vocabulaire vaut pour le thé.
Première partie : le thé marocain
Le thé à la menthe, l’accord du quotidien
Le thé à la menthe est le premier accord de tout amateur marocain, souvent sans qu’il y ait pensé : le plateau arrive après le repas, le cigare s’allume au moment où le premier verre est servi. Et l’accord est bon, à trois conditions.
Le cigare doit être doux à moyen. Le sucre arrondit l’amertume du tabac, la menthe rafraîchit une bouche que la fumée dessèche ; sur un Montecristo No. 4, un Romeo y Julieta ou un Hoyo de Monterrey, l’ensemble est d’une évidence parfaite. Sur un Partagás ou un Bolívar, en revanche, la menthe se bat avec le poivre et perd, et le sucre finit écœurant.
Moins de sucre que d’habitude. Un thé très sucré tapisse le palais et gomme les nuances du cigare, exactement comme un dessert avant un vin sec. Demandez le premier verre « à peine sucré » ; c’est celui qui accompagne le premier tiers, le plus délicat du cigare, et il mérite un palais net.
La menthe avec mesure. La nanah fraîche est un anesthésique doux : trop chargée, elle glace la langue et l’on ne sent plus rien pendant cinq minutes. Une branche par théière suffit quand un cigare est en jeu ; gardez le bouquet plein pour la table.
Les variantes d’herbes, saison par saison
Chaque région et chaque saison ajoute son herbe au thé, et chacune change l’accord. L’absinthe (chiba) de l’hiver, amère et camphrée, est la seule qui tienne tête à un cigare corsé : essayez-la avec un Partagás Serie D. La verveine (louiza) adoucit et pousse vers les cigares les plus doux, un Davidoff ou un Camacho Connecticut. La sauge apporte une note boisée qui répond aux cigares à dominante cèdre. La fleur d’oranger enfin est trop parfumée pour un cigare fin ; réservez-la aux cigarillos, dont notre guide des cigarillos explique le profil plus simple.
Le gunpowder nature : le thé vert qui suit les corsés
Le thé du verre marocain est un thé vert chinois, le gunpowder, roulé en petites perles dans le Zhejiang et importé par le Maroc depuis le XIXᵉ siècle ; le pays en est, de loin, le premier acheteur au monde. Servi nature, sans menthe ni sucre, c’est un tout autre thé : tannique, légèrement fumé, avec une amertume franche qui tient tête à des cigares que la menthe ne suit pas. Un gunpowder nature à 80 °C, infusé trois minutes, accompagne sans faiblir un Cohiba Siglo ou un Montecristo No. 2, et c’est la porte d’entrée naturelle vers les thés chinois de la seconde partie.
Le rituel : trois verres pour un cigare
Le thé marocain a une chose que le cognac n’a pas : il se sert en continu. Une théière de trois verres correspond à un robusto de 45 minutes, un verre par tiers, et la théière garde la chaleur le temps du cigare. Versez de haut pour la mousse, mais attendez deux minutes avant de boire : le verre brûlant du premier service est l’ennemi du premier tiers. Les fumoirs et lounges des palaces, dont notre guide des lieux où fumer donne les adresses, servent tous le thé à la menthe au fumoir ; il suffit de le demander peu sucré.
Seconde partie : les thés de Chine
Pourquoi la Chine
Puisque le thé marocain vient de Chine, le pas suivant est naturel : le même pays produit les thés les plus complexes du monde, et deux familles en particulier ont avec le cigare une affinité que les amateurs de gongfu cha ont comprise depuis longtemps. Le gongfu cha, l’art chinois de l’infusion, travaille avec une petite théière ou un gaiwan, beaucoup de feuilles, des infusions très courtes et répétées, dix ou quinze de suite. C’est exactement le rythme d’un cigare : une infusion par bouffée ou presque, un thé qui change à chaque service comme le cigare change à chaque tiers.
Le pu-erh : la terre, le cuir, la cave
Le pu-erh est le thé sombre du Yunnan, pressé en galettes et post-fermenté, c’est-à-dire qu’il vieillit et s’améliore avec les années, comme un cigare dans sa cave. Il existe en deux versions, et la distinction décide de l’accord.
Le shou (cuit) a subi une fermentation accélérée : il donne une liqueur brune, épaisse, sans aucune astringence, aux notes de terre humide, de cuir, de sous-bois et de cacao. C’est, mot pour mot, le registre des havanes terreux, et l’écho est saisissant avec un Partagás, un Bolívar, un Ramón Allones ou n’importe quel maduro ; sur un cigare doux, il est trop lourd. Infusez-le à l’eau frémissante (95-100 °C), dix à vingt secondes par service.
Le sheng (cru) jeune est l’inverse : vert, vif, fruité, franchement astringent. Il convient à un cigare doux et frais, un Connecticut ou un havane d’entrée de gamme, qu’il réveille ; sur un cigare corsé, l’astringence tourne au métallique. Le sheng vieilli d’une quinzaine d’années ou plus s’arrondit, gagne le cuir et le miel, et devient l’un des grands accords des cigares vieillis ; c’est aussi un thé rare, et le prix suit.
Un mot pour les amateurs de conservation : le pu-erh vieillit dans les mêmes conditions qu’un cigare, autour de 60-70 % d’humidité relative, à l’abri des odeurs et des variations. Notre guide sur le choix d’une cave explique cet équilibre, mais ne rangez jamais galettes et cigares ensemble : le cèdre parfumerait le thé, et le tabac le contaminerait.
Les oolongs : du floral au torréfié
L’oolong est le thé semi-oxydé de Chine du Sud, et le mot recouvre une gamme entière, du vert le plus floral au brun le plus grillé. Cette gamme se superpose presque exactement à celle des cigares, ce qui en fait la famille la plus polyvalente pour l’accord.
- Tie Guan Yin (Anxi, Fujian), peu oxydé, orchidée et beurre frais : le contraste idéal des cigares doux à cape claire, Davidoff, Connecticut, Cohiba Siglo I. Infusion à 85-90 °C.
- Dan Cong des monts Phoenix (Guangdong), miel, pêche, fleur d’oranger avec une belle amertume : l’accord des cigares moyens et fruités, un Romeo y Julieta Churchills ou un Montecristo Edmundo.
- Oolongs de roche des monts Wuyi (Fujian), Da Hong Pao, Shui Xian, Rou Gui : fortement torréfiés, minéraux, avec des notes de cannelle, de pain grillé et de pierre chaude. C’est l’accord roi de la seconde partie : sur un cigare moyen à corsé, un Cohiba Robustos, un Partagás Serie D No. 4, un Camacho Corojo, la torréfaction du thé et celle du tabac se répondent sans qu’aucun ne cède. Eau à 95 °C, infusions courtes.
Les thés rouges et le fumé
Les thés noirs de Chine, que les Chinois appellent rouges, complètent le tableau. Un Dian Hong du Yunnan, malté et cacao, ou un Keemun, plus fin, jouent le rôle du cognac : ronds, chauds, sans astringence, bons avec presque tout. Le Lapsang Souchong, séché à la fumée de pin, est le thé le plus « cigare » qui soit, et c’est précisément le risque : fumée sur fumée, il n’y a plus de relief. Réservez-le à un maduro puissant, ou buvez-le après le cigare, jamais pendant.
Le tableau des accords
| Le cigare | Le thé marocain | Le thé chinois |
|---|---|---|
| Doux, cape claire (Davidoff, Connecticut, Siglo I) | Thé à la menthe peu sucré, verveine | Tie Guan Yin, sheng jeune |
| Moyen, rond (Montecristo No. 4, Romeo y Julieta, Hoyo) | Thé à la menthe classique | Dan Cong, Dian Hong |
| Moyen à corsé (Cohiba Robustos, Montecristo No. 2) | Gunpowder nature, thé à l’absinthe | Oolong de Wuyi, Da Hong Pao |
| Corsé, terreux (Partagás, Bolívar, Ramón Allones) | Gunpowder nature | Pu-erh shou |
| Maduro | Gunpowder nature | Pu-erh shou, Lapsang Souchong |
| Cigare vieilli | Gunpowder nature, à peine infusé | Sheng vieilli |
Le tableau est un point de départ, pas une loi : la dégustation se construit par essais, une variable à la fois. Gardez le même cigare et changez de thé, puis l’inverse.
Les cinq erreurs de l’accord thé-cigare
- Le thé bouillant. Un verre à 90 °C avec la première bouffée anesthésie la langue pour dix minutes, et le premier tiers passe inaperçu. Attendez le tiède.
- Trop de sucre. Il tapisse le palais et gomme le cigare ; un thé sucré convient à un cigare doux, jamais à un module complexe.
- Trop de menthe. Une branche par théière quand un cigare est allumé ; le bouquet plein reste pour la table.
- Les thés parfumés. Jasmin, bergamote, fruits rouges : le parfum ajouté couvre tout, le cigare d’abord. Restez sur des thés nature.
- Le thé à la place de l’eau. Le thé est un accord, pas une hydratation : gardez un verre d’eau plate à côté, c’est lui qui révèle les arômes entre deux gorgées de thé.
Où trouver ces thés au Maroc
Le thé à la menthe et le gunpowder sont partout, dans chaque épicerie, sous les marques nationales que tout le monde connaît : un bon gunpowder « nature » demande seulement d’acheter la qualité supérieure, aux perles serrées et brillantes. Les thés chinois sont plus rares mais, contrairement au cigare, ils s’importent et se commandent librement : maisons de thé et épiceries fines de Casablanca, Rabat et Marrakech, épiceries asiatiques pour des galettes de pu-erh honnêtes, et les grandes maisons de thé qui livrent au Maroc pour les oolongs de Wuyi. Le budget est raisonnable : 100 g d’un bon oolong ou d’un pu-erh cuit, entre 150 et 400 DH, font une trentaine de séances, soit le prix d’un ou deux beaux modules de nos marques disponibles au Maroc.
Le matériel, lui, tient dans une main : un gaiwan ou une petite théière, une bouilloire à température réglable, et une tasse basse qui laisse le thé tiédir vite. C’est le seul accessoire du cigare qui ne soit ni un coupe-cigare ni un briquet, et l’un des plus agréables à offrir.
Ce guide est publié par CIGARA, la boutique d’accessoires cigares au Maroc : humidors, coupe-cigares et briquets torche, bientôt disponibles à Rabat, Casablanca et Marrakech.
Questions fréquentes
- Quel thé boire avec un cigare quand on débute ?
- Le thé à la menthe tel qu’on le sert au Maroc, avec un cigare court et doux (Montecristo No. 4, Romeo y Julieta Petit Corona) : le sucre arrondit l’amertume du tabac, la menthe rafraîchit une bouche que la fumée sèche, et tout le monde a la théière sous la main. Demandez-le simplement moins sucré que d’habitude, et laissez-le tiédir : un premier verre brûlant avec les premières bouffées, c’est le palais anesthésié pour la soirée.
- Pu-erh cru ou cuit avec un cigare ?
- Cuit (shou) presque toujours : terreux, cuir, sous-bois, sans astringence, c’est le miroir des havanes terreux (Partagás, Bolívar, Ramón Allones) et de tout maduro. Le cru (sheng) jeune est vert, vif et astringent ; il convient à un cigare doux et frais, jamais à un module corsé qu’il rendrait métallique. Un sheng vieilli d’une quinzaine d’années rejoint le cuit en rondeur et devient un grand accord de cigares vieillis, mais c’est un thé rare et cher.
- Faut-il boire le thé chaud ou froid avec un cigare ?
- Tiède, entre 50 et 60 °C : assez chaud pour que les arômes du thé s’expriment et prolongent la chaleur de la fumée, assez doux pour ne pas brûler une muqueuse que le cigare sollicite déjà. Un thé bouillant anesthésie les papilles pour dix minutes ; un thé glacé contracte la bouche et coupe net la fumée, ce qui est agréable en été mais efface la rétro-olfaction. Servez donc chaud, et attendez deux minutes avant la première gorgée.
- Où trouver du pu-erh ou de l’oolong au Maroc ?
- Contrairement au cigare, le thé s’importe et s’achète librement : les maisons de thé et épiceries fines de Casablanca, Rabat et Marrakech en proposent une petite sélection, les épiceries asiatiques en ont souvent des galettes de pu-erh bon marché, et les grandes maisons de thé européennes et chinoises livrent au Maroc. Comptez 150 à 400 DH les 100 g pour un oolong de Wuyi ou un pu-erh cuit honnête, l’équivalent d’un ou deux bons modules pour une trentaine de séances.
